Pour servir leurs sombres desseins, les bigots ont souvent eu l’astuce de faire passer les héros des autres pour des vauriens. L’ancien dieu cornu qui protégeait les civilisations primitives devint le diable des chrétiens, symbole du mal. Et le félin vénéré par l’ancienne Égypte devint le chat malfaisant des sorcières de l’Europe médiévale.

Tout ce qui était considéré comme sacré par la foi précédente doit être automatiquement voué aux gémonies par la nouvelle religion. Ainsi s’ouvrit le chapitre le plus noir de la longue histoire commune des hommes et des chats. Des siècles durant, il fut persécuté et les horreurs qu’il dut subir étaient commises avec l’aval de l’Eglise.

Rappels historiques

Au cours de cet épisode particulièrement sinistre, le chat devint, dans l’esprit populaire, indissociable de la sorcellerie et de la magie noire. En 1658, Edward Topsel, dans son grave ouvrage sur l’histoire naturelle, faisait suivre sa description de l’anatomie et du comportement du chat du commentaire suivant : « Les familiers des sorcières apparaissent très communément sous la forme de chats, ce qui est un signe que cette bête est dangereuse pour l’âme et pour le corps. »

chat-sorcellerie

Puisque le chat était considéré comme malfaisant, toutes sortes de pouvoirs maléfiques et effrayants lui furent attribués par les auteurs de l’époque. Ses dents étaient venimeuses, sa chair empoisonnée, ses poils mortels (provoquant l’étouffement si on avait le malheur d’en avaler quelques-uns) et son souffe infectieux, ayant pour effet de détruire les poumons des humains et de provoquer la phtisie.  Le problème était de taille puisque, par ailleurs, on reconnaissait aux chats qu’ils étaient utiles « pour lutter contre les animaux nuisibles ». Optant pour un compromis, Topsel suggère à ses lecteurs de « les surveiller d’un œil discret et vigilant pour les garder à l’écart, en faisant plus grand cas de leur utilité que de leur personne ». En d’autres termes, exploitez-les, mais ne vous en approchez pas et, surtout, gardez-vous de leur manifester quelque affection !

Cette attitude mesurée permit, à tout le moins, aux chats ruraux et à quelques chats citadins de mener une vie tolérable en tant que dératiseurs sans amour. Mais pour certain chat de village, l’existence était beaucoup plus pénible. S’il s’attachait par hasard à une vieille femme seule, il risquait une mort horrible parce qu’on l’accusait de faire partie de l’entourage d’une sorcière.  Ce sort était d’autant plus triste qu’il jouait un rôle réconfortant dans la vie de la pauvre grand-mère. Toute vieille commère, trop moche et trop difforme pour avoir pu décrocher un mari, se trouvait réduite à une existence solitaire, sans enfants, exilée ou presque à l’orée du village. Elle avait terriblement besoin de compagnie.

Les chats maltraités, qui se trouvaient plus ou moins dans une situation identique, s’approchaient plus volontiers de ces bonnes femmes, qui les accueillaient avec bonté, et ils lui procuraient en quelque sorte une compensation pour la compagnie et l’affection dont elles étaient privées. Ils se rendaient des services mutuels et l’attachement de ces vieilles à leurs chats était excessif. Ceux qui s’avisaient de se moquer ou de faire du mal à leur petit compagnon étaient accablés de jurons et de malédictions. Il suffisait alors qu’un de ces persécuteurs tombe malade ou ait un accident pour qu’on en attribue le tort à la vieille, la « sorcière ».   Comme les chats vagabondaient un peu partout, souvent la nuit, on les prenait pour les serviteurs surnaturels — et démoniaques — de la sorcière, voire pour la sorcière elle-même, qui avait pris la forme de son chat pour mieux se déplacer dans la nuit lorsqu’elle cherchait à se venger.

La réaction à l’ancien caractère sacré du chat dans l’Égypte pharaonique, associée à sa fréquentation des vieilles femmes sans enfants, fit de lui l’animal « maléfique » de l’époque médiévale. A cela vint s’ajouter son air hautain, cette façon de refuser d’être totalement asservi aux ordres des hommes, contrairement au chien, au cheval, au mouton et aux autres animaux domestiques plus obéissants.

En outre, ses dévergondages nocturnes à la saison des amours firent naître des histoires d’orgies félines et de cérémonies secrètes. Il s’ensuivit une persécution acharnée, qui se poursuivit durant des siècles à l’encontre d’un animal dont la seule fonction réelle était de nettoyer nos maisons d’un grouillement de rats et de souris qui dévoraient notre nourriture et transportaient des maladies. Un chapitre étrange de l’histoire de la charité chrétienne…

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